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VIH/Sida et éducation
Incidence du vécu et des représentations du VIH/SIDA sur l’éducation des filles au Cameroun
Sidanet, 2008, 5(1) : 1076
Jeudi 31 janvier 2008
• KOAGNE TAKAMGNO Agnès, étudiante en cycle de DEA en Psychologie sociale à l’Université de Yaoundé I, (agnes19832002@yahoo.fr).
TCHOUTEZO Félicien, étudiant en cycle de DEA en Psychologie de l’enfant à l’Université de Yaoundé I. Conseiller d’Orientation Scolaire, Universitaire et Professionnelle, (tchoutez@yahoo.fr).

Dans l’optique de savoir si le vécu et les représentations liées au VIH/SIDA constituent une entrave à l’éducation des filles, nous avons mené en 2006 une étude dans la ville de Douala. Selon les résultats de la dernière enquête démographique et de santé de 2004, les jeunes de 15 à 24 ans représentent environ la moitié de toutes les nouvelles infections (3.2% dont 4.8%de filles et 1.4% de garçons). Les femmes et les filles ont un taux de prévalence au VIH élevé, pourtant, l’UNESCO (2000) dit que l’éducation des filles est « un outil efficace de développement social, les avantages en sont immédiats sur les plans de la nutrition, de la santé, de l’épargne et des réinvestissements, tant à l’échelon de la famille qu’à ceux de la collectivité et du pays ».

En faisant usage des techniques d’échantillonnage d’intensité et occasionnel, nous avons constitué notre échantillon composé de deux groupes de sujets, le premier étant composé de 3 jeunes élèves de sexes féminin avec une sérologie positive et un second groupe constitué de 30 élèves du lycée d’Akwa-nord. A l’aide de l’entretien semi-directif et des rédactions projectives, nous avons recueilli des données que nous avons analysées grâce à la technique de l’analyse de contenu. Au terme de l’analyse et de l’interprétation des résultats sous-tendues par la théorie des représentations sociales, il ressort que le vécu et les représentations liées au VIH/SIDA constituent une entrave à l’éducation des filles.

Mots clés : VIH/SIDA, Education, Vécu, Représentations, Filles
Introduction 

Le VIH/SIDA constitue un drame humain aujourd’hui. Il est l’une des épidémies les plus dévastatrices de notre époque et ses effets sur le système éducatif en général et sur l’éducation des filles en particulier sont inestimables. L’éducation des filles et des femmes est le facteur le plus important de l’autonomisation, de l’accélération du développement et de l’amélioration du bien-être de l’enfant. Elle l’est d’autant plus que l’initiative internationale « Education pour Tous », dont le but est d’assurer à tous les enfants l’accès à un enseignement de base de bonne qualité, a consacré trois lignes essentielles pour la riposte du secteur de l’éducation au VIH/SIDA chez les filles.

            L’engagement de la communauté internationale traduit sous le thème « Genre et éducation pour tous : le pari de l’égalité » (UNESCO, 2003) vise à éliminer les disparités entre les sexes dans l’enseignement primaire et secondaire et instaurer l’égalité dans le domaine d’ici 2015 en veillant notamment à assurer aux filles un accès équitable et sans restriction à une éducation de base de qualité avec les mêmes chances de réussite.

            Avec la pandémie du SIDA et la disparité sexospecifique des taux d’infection particulièrement prononcée parmi les jeunes et notamment les jeunes filles, l’un des meilleurs moyens de « protéger les filles d’une exposition au VIH est de les garder à l’école » (ONUSIDA, 2004). Mais, étant donné que le VIH est un virus qui ne s’éradique pas encore, sa présence chez la personne infectée implique non seulement un vécu mais aussi une représentation, spécifique à l’individu.

 
1. VIH/SIDA et éducation au Cameroun

 Au Cameroun, le taux de séroprévalence au VIH/SIDA (15-49 ans) est de 5.5% (EDSC, 2004). D’après le Syndicat National Autonome de l’Education et de la Formation (SNAEF, 2004 :2), le taux de séroprévalence s’élève à 12% au sein de la communauté éducative, soit 60% chez les filles et 40% chez les garçons, respectivement dans l’ordre de 80% en zone urbaine et 20% en zone rurale.

Dans une recherche portant sur la « Revue des politiques de la recherche sur le VIH/SIDA et le secteur de l’éducation au Cameroun », Matchinda (2004 :8) relève que « l’infection à VIH travaille lentement pour agir de manière significative » aussi bien sur la quantité et la qualité de l’offre d’éducation, que sur la quantité et les caractéristiques de la demande d’éducation au Cameroun. Par conséquent, le système éducatif formel connaît des retombées très néfastes dues aux ravages du VIH/SIDA.

Des déterminants tels que le mariage précoce, le goût du changement, les rapports sexuels précoces, le luxe, les harcèlements sexuels dans les établissements prédisposent particulièrement les filles.

En somme, elle souligne que l’éducation reste menacée par la propagation du VIH/SIDA alors qu’elle devrait plutôt permettre aux filles d’acquérir effectivement « les connaissances, les compétences et les valeurs qui permettent de vivre sans risques » (Matchinda, 2004 :16).

 
1.2. Vécu et problèmes de l’éducation des filles dans le contexte du VIH/SIDA

Au regard du comportement à l’égard de la fréquentation scolaire, les filles infectées ne vont plus effectivement à l’école. Chez certaines, cette réticence, ce fatalisme tient à la peur d’y subir la stigmatisation et le mépris, le rejet et la discrimination, le silence et l’ostracisme. Chez d’autres, cette réserve tient selon Kelley (2000 :56) du fait qu’elles ont été traumatisées de voir un ami, un parent, une autre personne vivant avec le VIH/SIDA « endurer de cruelles souffrances ».

Toujours selon Kelley (2000), le fait de savoir qu’un élève est atteint du SIDA modifie les rapports qu’entretiennent les élèves entre eux ou avec les enseignants. Ces derniers ne manquent pas d’observer les difficultés d’apprentissage des enfants gravement traumatisés. Ils ont conscience de leur choc émotionnel parfois persistant, du blocage psychique qui en résulte et de l’énorme besoin de conseil et de soutien qu’ils ressentent.

            D’autre part, le vécu, les pratiques, les représentations et les attitudes culturelles sont un facteur déterminant de la grande vulnérabilité des femmes à l’infection. A cet effet, la Banque Mondiale (Banque Mondiale, 1999) s’est engagée à développer les activités qui tendraient à réduire l’impact des facteurs socio-économiques propices à la propagation du VIH. Elle lutte en faveur de l’éducation des filles et de la réduction des inégalités entre les sexes.

            Enfin, en nous penchant sur le contenu des livres scolaires et notamment l’analyse des caractéristiques des personnages, nous relevons que « l’obsession » de la beauté des filles n’est pas neutre. Si les filles sont « nécessairement » belles dans les livres scolaires, c’est dans « le seul but de se faire épouser. Et en l’absence de mariage, elles se font belles pour divertir les hommes » (Lange, 1998 : 20). Ainsi, cette image de la fille témoigne des rapports de  sexe dans le champ scolaire ; rapports favorisant la vulnérabilité de la fille face au VIH/SIDA.

2. Représentations sociales de la maladie et du VIH/SIDA

Il est question ici de présenter un aperçu des représentations sociales du VIH/SIDA. Avant d’y parvenir, nous élucidons dans les généralités les représentations sociales de la maladie.

2.1. Représentations sociales de la maladie

 Dans ses premiers travaux consacrés à l’hystérie, Freud a montré comment la paralysie correspondait à la représentation qu’avait la patiente de son être physique et non aux conceptions physiologiques du neurologue. En matière de santé et de maladie, les représentations sociales « sont clairement structurées » (Herzlich, 1969). Associé à soi-même et à une relation harmonieuse avec la nature, la santé, dénuée de causes, se passe d’explication. En revanche, la maladie doit être expliquée. Elle est largement attribuée à l’environnement, à la pollution, au mauvais œil, au mauvais sort. Desclaux et Taverne (2000: 221) soulignent à cet effet que la maladie est généralement le résultat d’une agression externe. Un individu ne dit pas « je suis malade » ou « j’ai attrapé la maladie », mais il dit « la maladie m’a pris, m’a attrapé, me possède ». Ainsi, les modalités d’approche de la représentation et de la gestion de la maladie demeurent enracinées « dans le vieux fonds des cultures précoloniales » (Essi, 2002 :10).

L’irruption de la biomédecine semble avoir peu influé sur les logiques représentationnelles traditionnelles et la référence des populations africaines quant aux problèmes de santé réside encore et surtout dans la nosologie locale. C’est pourquoi les recours aux soins sont aussi diversifiés que les représentations de la maladie. Dans le contexte de pluralisme médical du Cameroun, les systèmes de soins peuvent être le système biomédical (maladie de l’hôpital), l’ethnomédecine (maladie des Minguengan), la religion (maladie de l’église). (Essi, op.cit).

En somme, le but de la représentation sociale est de produire des informations significatives donnant lieu à une vision commune des choses qui se manifestent au cours des interactions sociales. De manière générale, les représentations de la maladie donnent lieu à trois ordres de réinterprétations « qui procèdent à une étiologisation et à une externalisation » du mal (Laplantine, 1989). Ces représentations sont :
- disease ou maladie objectivée par le médecin : quelle est la cause de la maladie ? (étiologie) ;
- illness ou maladie vécue par le malade : qui est la cause de la maladie ? (ontologie) ;
- sickness ou maladie interprétée à partir de la culture dont fait partie le malade et le médecin : d’où vient la maladie ?

 
2.2. Représentations sociales du VIH/SIDA

Notre problématique s’est penchée sur la dynamique des représentations du VIH/SIDA. En explorant le champ des représentations sociales, on remarque que le SIDA n’est pas toujours perçu comme un syndrome acquis par transmission. Dans de nombreuses cultures, la dynamique représentationnelle fait allusion à la contagion, à la maigreur, à l’empoisonnement (poison lent, poison nocturne), au mauvais sort, au mauvais œil, à la mort. Dans le cas contraire, il y a simplement déni de la maladie.

La représentation sociale est toujours représentation de quelque chose (l’objet) et de quelqu’un (le sujet). Valeurs et modèles sociaux chargent de contenus différents le mot SIDA, la maladie et ses victimes. Des représentations biologiques du SIDA surgissent en raison de leur valence symbolique parfois orchestrée à des fins politiques et sociales. Des mots et des métaphores se forgent comme porteurs de représentations : « sidaïque » sonne comme « judaïque », « sidatorium » comme « sanatorium », avec un pouvoir d’évocation tel qu’ils induisent les individus à ranger les malades dans une catégorie à part, à percevoir et à justifier des conduites de discrimination.

La stigmatisation et la discrimination sont la cause de nombreuses représentations. Au Burkina Faso par exemple, les causes de la discrimination sont : la peur de la contagion, l’ignorance ou la confusion au sujet des modes de transmission, le jugement moralisateur, le poids financier, les stéréotypes à l’égard des femmes. Le concept stéréotypé de «maladie des femmes » est à cet effet une désignation précise des femmes en tant que « responsables de la transmission » (Bonnet et Jaffré, 2003).

Enfin, le SIDA est considéré comme une maladie-punition frappant la licence sexuelle. Markova et Wilkie (1987) ont relevé dans la presse des expressions où le SIDA est, comme le fut la syphilis, l’effet d’une société permissive et par conséquent condamnation des « conduites dégénérées », punition de « l’irresponsabilité sexuelle ».

Après avoir passé en revue les diverses approches des représentations sociales de la maladie et du VIH/SIDA, nous avons émis des hypothèses pour la recherche.

L’objet de l’étude étant d’examiner et de décrire le VIH/SIDA, son vécu, ses représentations, l’éducation des filles et d’analyser les interactions existant entre ces centres d’intérêts, nous avons émis la question de recherche suivante : Le vécu et les représentations lies au VIH/SIDA constituent-ils une entrave à l’éducation des filles ?

Nous avons provisoirement répondu à cette question comme suit : Le vécu et les représentations lies au VIH/SIDA constituent une entrave à l’éducation des filles. Cette hypothèse générale ne pouvant être directement vérifiée, nous l’avons opérationnalisée en deux hypothèses de recherche  à savoir :
le vécu lié au VIH/SIDA constitue une entrave à l’éducation des filles ;
- les représentations liées au VIH/SIDA constituent une entrave à l’éducation des filles.

 
3. Type d’échantillonnage

 L’échantillonnage consiste au choix d’un mini univers d’enquête constitué d’une population réduite représentative de la population globale : c’est la population d’étude en miniature.

Les types d’échantillonnage que nous avons choisi pour mener notre étude et qui correspondaient aux objectifs et au type de recherche étaient : l’échantillonnage d’intensité et l’échantillonnage occasionnel. Le choix de ces deux types d’échantillonnage tient non seulement dans la recherche de la validité interne, mais aussi  répond à une double exigence :
- décrire les caractéristiques du VIH/SIDA en apportant une information approfondie à partir de quelques cas ;
- scruter les dynamiques entre le vécu de la maladie, ses représentations et l’éducation des filles.

C’est donc à partir de ces techniques que nous avons constitué notre échantillon. Il était composé de sujets des deux genres, de classes sociales et d’origines diverses. Le premier groupe de sujets comprenait 3 élèves de sexe féminin VIH+,  appartenant à une association des personnes vivant avec le VIH/SIDA à savoir l’Association des Frères et Sœurs Unis Pour l’Espoir et la Solidarité (AFSUPES). Ces dernières fréquentent respectivement les classes de 3ème, 2ème année Industrie d’habillement et 1ère. Le second groupe composé de 30 élèves du lycée d’Akwa-nord, était constitué de sujets  des deux sexes dont la sérologie était ignorée.

 
4. Outils et méthodes de collecte des données

4.1. Outils de collecte

Le choix de l’outil de collecte des données doit répondre à des facteurs précis parmi lesquels la nature du problème posé par le sujet de recherche et le type de sujet lui même. A cet effet, il faudra s’aviser que l’instrument de collecte des données est valide. Pour notre étude, les outils de collectes des données dont nous avons fait usage étaient : l’entretien semi-directif et les rédactions projectives.

 4.1.1. L’entretien semi-directif

Dans l’optique de décrire, analyser, scruter la dynamique du VIH/SIDA (vécu et représentations) et ses effets sur l’éducation des filles, nous avons choisi comme instrument de collecte des données l’entretien semi-directif. Nous avons construit un guide d’entretien à partir des objectifs et des centres d’intérêt de la recherche. Ce guide a été élaboré par rubriques pour permettre aux sujets de focaliser leur attention et leurs discours sur des thèmes et des domaines précis. Ces thèmes reposaient sur :
- les données anamnestiques du sujet ;
- les connaissances sur le VIH/SIDA ;
- les vécus de la maladie ;
- les représentations de la maladie.

 4.1.2. Les rédactions projectives

La projection est l’opération qui consiste à déplacer, expulser de soi une représentation, un fait psychologique ou un vécu. C’est aussi la localisation dans le monde extérieur des caractéristiques appartenant au sujet. Dans les techniques projectives, le sujet apporte des réponses libres à un matériel standardisé.

Contrairement aux rédactions dites scolaires, les rédactions projectives sont un outil de recueil des données qualitatives. Davantage utilisée dans les recherches sur le VIH/SIDA, la technique des rédactions projectives est assez féconde avec les jeunes scolaires ou scolarisés. Les textes sont anonymes et la rédaction peut porter sur 1 à 3 thèmes. Ces thèmes doivent être courts et adaptés à l’échantillon, avec une entière liberté dans la compréhension du texte par les sujets. Cette technique a l’intérêt de mettre à nu les mécanismes de projection du sujet. Il existe un rapport entre les rédactions projectives et les représentations. L’objet, le produit et le contenu manifeste des rédactions projectives sont le fruit d’une information perçue et interprétée par le sujet. Ainsi, à travers les rédactions projectives, les sujets de cette recherche ont pu décharger les opinions, les affects, les émotions, les représentations nécessaires pour la compréhension des phénomènes  du VIH/SIDA et de l’éducation des filles.

 4.2. Méthode de collecte des données

4.2.1. Déroulement de l’enquête au lycée d’Akwa-nord

La passation des rédactions projectives s’est déroulée après présentation de l’objet du travail. Nous avons écrit le thème de la rédaction au tableau. Le matériel de travail était un format A4 et un stylo à bille. La consigne consistait à leur expliquer que les rédactions ne constituent pas un exercice scolaire. Le texte n’est pas expliqué, il est anonyme et seuls l’âge  et le sexe du rédacteur devaient être marqués sur la feuille.

4.2.2. L’enquête dans l’association des PVVS

Les entretiens avec les filles infectées par le VIH ont eu lieu au siège de l’association. Chacune des trois était reçue individuellement pour l’entretien. Notre guide a été revu plusieurs fois après avoir assisté  à des séances d’observation qui ont eu lieu dans plusieurs associations des PVVS. Ainsi, c’est à l’issue de nombreuses rencontres avec un responsable de l’association et le pair éducateur encadrant les filles que nous sommes parvenus à mener nos entretiens. Ils se sont déroulés en une journée compte tenu notamment  du programme de travail de l’association.

 Les données recueillies ont été analysées grâce à la technique d’analyse de contenu et de l’analyse qualitative. L’analyse de contenu nous a permis de traiter les résultats bruts de manière à les rendre significatifs (parlants) et valides. Cependant, cette technique trouve sa limite dans le fait qu’il n’existe pas de réponse unique au problème de la standardisation des catégories de l’analyse. La grille d’analyse présentait :
- deux catégories d’analyse : éléments verbaux du discours et éléments non verbaux ;
-  trois centres d’intérêt : vécu de la maladie, représentations de la maladie, éducation de la fille ;
- plusieurs indicateurs et de nombreuses modalités.

Les informations recueillies au cours des rédactions projectives ont été analysées grâce à l’analyse qualitative.


5. 
Résultats

Nous présentons ci-dessous les synthèses des données issues tant des entretiens semi-directifs que des rédactions projectives.

Tableau 1 : Synthèse des données issues des entretiens semi-directifs 

Variables

Données du discours

Le vécu

Les sentiments et les émotions

- présence de nombreux affects ;
- sentiments et émotions désagréables : honte, gêne, peur, culpabilité, insécurité, anxiété.

Les mécanismes de défense

- de nombreux mécanismes de défense régulent l’économie psychique bouleversée par le choc de l’annonce de la séropositivité chez la fille, les vécus douloureux et les sentiments défavorables ;
- quelques mécanismes présents : rationalisation, déni, compensation, isolation, refoulement.

Le milieu scolaire

- intérêt du silence, du secret, de la confidentialité dans la lutte contre la stigmatisation et la marginalisation ;
- repli et méfiance à l’égard des camarades et des enseignants.

Le parcours  scolaire

- perte du goût pour les études ;
- absentéisme et abandon

Les soutiens

- soutiens moral, social, psychologique de l’association ;
- soutien affectif et familial plus ou moins présent ;
- soutien spirituel de l’église ;
-soutien matériel et médical peu présents.

Les représentations

Mentales

- c’est une maladie comme les autres
- représentation biomédicale
-espoir en la guérison.

Sociales

- maladie du sexe
- punition de Dieu.

Culturelles

- poison lent
- mauvais sort.

  

Tableau 2 : Synthèse des données issues des rédactions projectives 

Variables

Données projectives

Le vécu

Le comportement de la fille

Les rédacteurs pensent que la fille :  
- aura honte, elle sera méfiante et va s’isoler ;
- elle va rechercher la solitude ;
- elle sera repliée sur elle-même (retrait social).

Les complexes, les sentiments et les émotions chez la fille

- présence des sentiments de tristesse, de culpabilité, de suicide, de crainte, regret, désespoir, douleurs, trahison, répulsion ;
- complexes d’infériorité, d’insécurité, d’échec, de retraite qui sont favorables aux abandons scolaires ;
- complexe de rivalité.

Les soutiens

- un soutien particulier, notamment familier est nécessaire ;
- l’écoute et la compréhension sont utiles.

L’éducation

- la fille va perdre la concentration ;
- elle sera inattentive ;
- son niveau scolaire va connaître une baisse ;
- ses performances vont diminuer ;
- elle sera fatiguée et va abandonner l’école

Le milieu scolaire

- la fille sera insultée ;
- on se moquera d’elle ;
- elle va souffrir moralement ;
- en classe, son esprit sera hanté par la maladie ;
- elle aura des regrets et de nombreux soucis ;
- elle se sentira humiliée et rejetée :
- la fille fera des efforts en classe pour compenser sa situation.

Les représentations

- le mauvais comportement de la fille a entraîné son infection ;
- c’est une fille légère, une prostituée.

 


6. Interprétation des résultats

Après avoir fait la synthèse des données et des résultats, il est primordial que nous procédions à leur interprétation. Celle-ci met l’accent sur les vécus, les représentations dans leurs interactions avec l’éducation des filles.

 6.1. Le VIH/SIDA et l’éducation

Le VIH constitue un lourd tribut pour l’éducation en général, l’éducation des filles en particulier. L’interaction entre épidémie et l’éducation peut se concevoir sous un double aspect : le rôle de l’éducation dans la prévention contre la transmission du VIH et l’incidence de la maladie sur l’éducation.

Le rôle de l’éducation et plus particulièrement son rôle préventif consiste à pourvoir la jeune fille des informations, des savoir-être, des savoir-faire et des savoirs nécessaires pour faciliter son autoprotection, l’inciter à adopter des comportements qui la rendent plus apte à éviter de s’autodétruire. L’éducation préventive (UNESCO, 2003) pourra aussi l’aider à conjuguer des efforts contre l’ostracisme, le silence, la honte, la discrimination, le rejet si souvent associés à la maladie. Elle lui permettra également de dire « non » aux relations et expériences sexuelles précoces, aléatoires, non protégées et socialement inacceptables. En favorisant la compréhension et la connaissance pratiques de divers domaines, l’éducation dont l’une des missions dans le monde aujourd’hui est de briser le « mur de silence » qui entoure le VIH/SIDA, doit préserver l’optimisme et les espérances de « l’îlot d’espoir » que représente les jeunes filles pour la nation.

Dans les rédactions projectives, un garçon souligne « l’ignorance intellectuelle » qui amène certaines filles à s’infecter. Il écrit : « les filles s’habillent les jours de fêtes au lycée et vont à la rencontre des prof. ». Ainsi, seule une éducation centrée sur la prévention pourrait réguler ces relations entre les filles et les enseignants et assurer la « chasteté pédagogique » de ces derniers (Proteau, 1998). Si le SIDA provoque, comme la lèpre jadis, un syndrome de rejet social, il représente aussi pour l’homme « une école du respect pour l’autre et une épreuve de maturité sociale » (Grmek, 1990).

Quant à l’incidence de la maladie sur l’éducation des filles, il faut d’emblée noter que la demande d’éducation est menacée. En outre, beaucoup de préjugés sont développés sur la scolarisation des filles. En dehors des manuels scolaires, les représentations, les influences, le rôle et le statut de la femme dans la société l’amènent à orienter la majorité de ses conduites en fonction des contextes.

Le contexte scolaire des filles peut être apprécié grâce au processus de différenciation sociale marqué par l’effet Pygmalion (Rosenthal et Jacobson, 1968). En mesurant l’effet des attentes discriminatoires, l’effet Pygmalion montre l’importance du pouvoir des représentations sociales pour changer le comportement. Cet effet ne se produit pas uniquement en milieu scolaire: il intervient dans toutes les situations sociales dans lesquelles nous évaluons les qualités ou les performances d’autrui, en fonction d’attentes elles-mêmes déterminées et orientées positivement ou négativement à leur égard. Les élèves dans les rédactions projectives relèvent comme incidence majeure la perte de concentration, l’inattention, le stress, la tristesse, la baisse notoire du niveau scolaire, la nullité des performances puis l’arrêt et l’abandon des études (déperditions scolaires).

6.2. Le vécu de la maladie comme entrave à l’éducation des filles

 Les résultats des analyses montrent que le vécu de la maladie influe sur la conduite du sujet malade. Le vécu social des filles infectées est marqué par l’espoir et l’optimisme en l’avenir et en la guérison : « c’est une maladie comme les autres », disent-elles. Malgré le regard « aliénant » et générateur de honte et de méfiance, les filles réinvestissent progressivement et positivement les rapports sociaux grâce aux mécanismes de défense qui leur permettent de lutter contre l’angoisse. Ainsi, la défense n’est pas en elle-même un phénomène pathologique. Elle est associée à la normalité et à la santé mentale. Sa finalité est de réduire, de supprimer toute modification susceptible de mettre en danger l’intégrité et la constance de l’individu biopsychologique.

Le vécu familial est marqué dans deux cas par des relations inhospitalières entre les filles et les parents, et plus particulièrement le père. Cependant, pendant l’adolescence, l’adolescente a besoin d’être aimée, de sentir qu’on a besoin d’elle et qu’on lui fait confiance. Elle a également besoin d’un climat familial empreint d’affection, de sécurité, de stabilité, créé par un couple parental uni. Le climat d’hostilité familial, de mépris, de haine (distance affective) pourrait renforcer le désintérêt des filles vis- à- vis de l’école (distance cognitive).

Le vécu scolaire est marqué par le silence, le secret à l’égard des pairs et du personnel enseignant et administratif. La peur de la stigmatisation engendre de nombreux complexes ayant des effets néfastes sur les performances scolaires des filles. Malgré l’absence de cours (curricula) effectifs sur le VIH/SIDA, les élèves témoignent que les messages sont reçus à l’école au cours des activités menées dans le cadre de l’information et de sensibilisation.

Le vécu psychique révèle particulièrement le « choc de l’annonce » de la séropositivité  difficile à accepter. Ce vécu reste tributaire des affects douloureux. Toutefois, le vécu traumatique, conflictualisé, aliénant et douloureux est régulé grâce aux mécanismes psychiques développés par les sujets.

 6.3.  Les représentations de la maladie comme entrave à l’éducation des filles

 Au regard des analyses, les représentations chez les filles tendent davantage vers une étiologie biomédicale de la maladie. Par conséquent, elles gardent espoir en la guérison. L’infection (VIH) devient ainsi une période de crise, car s’il n’existe pas de santé en soi, il n’existe pas non plus de maladie en soi, mais des réactions heureuses ou malheureuses, génératrices de plaisir ou de douleur, qui sont autant de façons de s’adapter à des situations nouvelles et diverses.

Dans le champ éducatif, l’intérêt de la notion de représentation sociale pour la compréhension des faits d’éducation est qu’elle oriente l’attention sur le rôle « d’ensembles organisés de significations sociales » (Gilly, 1989 :364). La représentation sociale offre une voie nouvelle à l’explication des mécanismes par lesquels des facteurs proprement sociaux et plus précisément les facteurs liés aux VIH/SIDA agissent sur le processus éducatif et en influencent les résultats. Le champ éducatif apparaît donc comme un champ privilégié pour voir comment se construisent, évoluent et se transforment les représentations sociales au sein des groupes sociaux. Selon les préjugés, l’éducation des filles n’est pas culturellement et socialement rentable.

Les représentations qu'ont les filles vivant avec le VIH,  ne leur permettent pas toujours de s’intégrer et de s’épanouir harmonieusement dans le milieu scolaire. La représentation selon laquelle le SIDA est la « maladie des femmes » génère chez les personnes vivant avec le VIH/SIDA (PVVS) de nombreux complexes (infériorité, insécurité, culpabilité, échec, abandon, auto-effacement, retraite) et des sentiments conduisant à l’isolement et au silence.

Dans les rédactions projectives, les élèves considèrent les filles infectées comme des « prostituées, des mal éduquées, des désespérées, des égarées ». Ces représentations, comme le souligne  Abric (1994), vont orienter leurs comportements et leurs conduites à l’égard des filles infectées. Ces comportements sont ceux de stigmatisation et de marginalisation.

En somme, les représentations de la maladie, couplées aux vécus et aux affects douloureux chez la fille infectée perturbent son parcours scolaire et favorisent les déperditions.


Conclusion

Au terme de cette étude, nous relevons que le vécu et les représentations liés au VIH/SIDA constituent une entrave à l’éducation des filles. Le VIH/SIDA est un frein supplémentaire à la participation des filles à des programmes éducatifs. Il rend les vécus social, psychologique, familial, matériel de ces dernières  particulièrement difficiles. Ainsi des actions doivent être menées  pour essayer d’améliorer la situation de la fille infectée afin qu’elle puisse être un individu épanoui dans son parcours scolaire.

Pour ce, il faudra :

- amener les jeunes à éviter les relations sexuelles avec les enseignants « véreux » qui occasionnent de nombreux cas d’infection et pervertissent les relations pédagogiques. Les filles doivent davantage se valoriser, valoriser leurs rôles et leurs statuts en luttant contre l’infériorisation de la fille et son éducation. Des journées d’enseignement sur les IST/VIH/SIDA doivent être instituées avec un renforcement des capacités nationales, institutionnelles des intervenants du système éducatif ;

- que les conseillers d’orientation accordent plus d’importance à l’écoute et à l’accompagnement des élèves affectés ou infectés ayant un comportement de repli, d’isolement, de retrait. La mise en œuvre des politiques et la promotion d’une législation du travail non discriminatoire pour les PVVS (maintien dans leur emploi, droit au recrutement, droit à l’éducation, à la santé) devra faire l’objet d’un plaidoyer.

 


Bibliographie

LAPLANTINE, F.  Anthropologie de la maladie, Paris, Payot, 1986.

GRMEK, M. : Histoire du Sida, Paris, Payot, 1989.

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Cameroun
Date de publication : Jeudi 31 janvier 2008